Dans le cadre d’une conférence sur la « complexité culturelle contemporaine » qui s’est tenue ce soir à l’ENS Lyon, Ulf Hannerz, professeur d’anthropologie sociale de l’Université de Stockholm, a fait un exposé liant la vie en ville et le multiculturalisme. Je vais m’inspirer de cette intervention pour lancer une série d’articles qui tentent de « définir » la ville, ou au moins d’en donner quelques particularités.

Traffic relationships

Si les villes dans le monde sont toutes différentes, la vie urbaine a (au moins) une caractéristique qui se retrouve partout. En ville, le réseau de connaissances que chacun peut avoir ne couvre jamais complètement l’ensemble des habitants de la cité. Contrairement à la vie en communauté, ou dans un village, la vie urbaine est faite de rencontre avec des étrangers. Souvent les relations que l’on a alors avec ces étrangers ne sont qu’automatismes (ne pas rentrer dans la personne en face) ou politesse basique (faire a queue au cinéma), mais il y a quand même interaction. Ce sont ces relations, qui se construisent lors des itinéraires de chacun, que Ulf Hannerz appelle des « traffic relationships », et qui sont spécifiques à la ville.

De la peur de l’imprévu…

La ville est constituée d’une multitudes de cultures et de personnes différentes. De part les traffic relationships, ces différences ne peuvent s’ignorer, et parfois elles rentrent en conflit. En effet, ce qui est une pratique culturelle anodine pour certains (porter une mini-jupe, ou un voile intégral…) peut constituer une sorte de violence symbolique pour d’autres : violence symbolique qui peut parfois devenir réelle. Ce « danger » est inhérent au caractère aléatoire des traffic relationships, mais il est toujours lié à un contexte culturel. Ainsi chacun en ville finit par développer une compétence pour éviter les lieux et moments de danger. Cette situation de peur et d’incertitude est mise en exergue par les médias, qui dressent la liste des violences urbaines sans en donner les clefs de compréhension. Non informé du contexte du danger, le lecteur – ou le téléspectateur – n’a alors plus qu’à imaginer l’horreur de la vie urbaine.

…à l’attitude cosmopolitaine.

Les traffic relationships ne seraient-elles que des sources de conflit ? Non, loin de là. Car celui qui vit en ville développe bientôt une connaissance suffisante des autres cultures pour pouvoir cohabiter avec. Mieux, la diversité culturelle présente en ville peut permettre à l’individu plus de liberté. En effet, comme son réseau de connaissances ne couvre pas toute la ville, l’individu peut le faire évoluer, voir même le quitter pour s’en faire un nouveau. C’est ce qui vaut à la ville d’être qualifiée de « soft » (malléable) par Hannerz, car en ville les réseau peuvent glisser, évoluer, changer, etc. La vie urbaine permet donc d’avoir une trajectoire entre les cultures, en s’enrichissant au passage : c’est ce que Hannerz appelle le « cosmopolitanism » (l’attitude cosmopolitaine).

Un exemple… fictif

Afin d’illustrer cet article, je souhaite prendre un exemple dans la série américaine Ally McBeal. Dans le premier épisode de la série, Ally rentre dans un homme sur le trottoir. Celui-ci lui dit pardon sans la regarder. Ally le rattrape alors pour le sermonner : « Don’t say you’re sorry when you’re not. You didn’t even look up and see who you bumped. » Si cet exemple n’a rien de réel, il met néanmoins en valeur – à travers l’imagination du scénariste – une traffic relationship (ici rentrer dans quelqu’un dans la rue et dire pardon sans y penser) qui passe inaperçue d’habitude.

Conclusion partielle

A travers ces « relations d’itinéraire », Ulf Hannerz nous permet de percevoir la complexité de ce qui fait la ville. De fait, ce premier article aborde rapidement plusieurs thèmes (l’anonymat, la peur de la ville, l’enrichissement de la rencontre…) sur lesquels nous reviendrons par la suite.